Des “baveux” menacés en pleine audience, une robe noire qui a arrêté les dossiers “stup” pour retrouver le sommeil, mais d’autres qui dénoncent une “justice d’exception” contre les trafiquants: l’essor du narcotrafic et l’offensive de l’Etat bouleversent le monde des avocats.”Depuis que j’ai arrêté le stup’, je dors mieux”, déclare à l’AFP sous couvert d’anonymat un important avocat parisien qui a préféré renoncer aux affaires de narcotrafic. Ces dossiers lui causaient trop de sueurs froides.”Le simple fait de demander des honoraires se transformait soit en risque pénal soit en tentative d’extorsion de fonds !”, raconte-t-il. De l’aveu de certains avocats, les rapports avec des narcotrafiquants toujours plus puissants sont plus tendus que jamais.L’un d’eux n’est pas près d’oublier les menaces reçues par des avocats lors d’un procès d’assises en région parisienne l’an dernier, après un règlement de comptes à l’arme de guerre. “La loi du silence et celle de la cité concurrençaient celle de la République”, témoigne-t-il, après avoir dû quitter le tribunal discrètement, après la fin des débats, par sécurité.Autre témoignage de la tension qui règne: en décembre, à Lille, lors du procès d’Abdelkader Bouguettaia, l’un des chefs présumés du narcotrafic en France extradé de Dubaï en 2025, la presse a reçu la consigne de ne citer le nom d’aucun magistrat, mais également d’aucun avocat.- Au plus près -Présents au plus près de leurs clients, depuis leur garde à vue jusqu’au verdict, les avocats se retrouvent parfois malgré eux en première ligne dans la “guerre” déclarée par les autorités au narcotrafic.Une loi a été votée, renforçant les moyens de la police et de la justice, et un Parquet national anti-criminalité organisée (Pnaco) a pris ses fonctions début janvier à Paris, se voulant une véritable “force de frappe” au niveau national, selon Vanessa Perrée, qui le dirige.”On se sert de nous pour faire une opération de communication, avec certains qui parlent maintenant de +narcomicides+, de +narco-avocats+ !”, déplore une robe noire, marquée par le parcours du combattant pour voir son client au parloir dans les nouvelles prisons de haute sécurité. Celui-ci lui est amené par des gardiens cagoulés, dont il n’a pas le droit de croiser le regard.D’une façon générale, les moyens déployés face au narcotrafic inquiètent de nombreux avocats, qui redoutent des atteintes aux libertés individuelles et droits de la défense. Parmi les nouveaux outils donnés aux enquêteurs: un “dossier coffre” (procès-verbal distinct pour ne pas divulguer certaines techniques d’enquête aux mis en cause) ou une possibilité d’activer à distance un téléphone pour des écoutes.”Il n’y a pas de dérive, nous nous inscrivons dans l’Etat de droit”, a balayé Vanessa Perrée auprès de l’AFP.”Ce sont des moyens légaux, avec des contrôles, des débats contradictoires, la nécessité de passer devant un juge (…) Alors oui, on a des gardes à vue plus longues, des techniques spéciales d’enquête, mais elles sont à la hauteur des enjeux, des moyens et de la dangerosité” des trafiquants, a-t-elle souligné.- “Sans garantie” – “Le souci, c’est que les trafiquants de stupéfiants ne sont plus des justiciables de droit commun. Ils sont assimilés à des terroristes auxquels on veut appliquer un droit d’exception. Cette dérive légalise la voie vers de possibles excès du côté de la police et de la justice”, dénonce auprès de l’AFP Me Raphaël Chiche, l’un des avocats les plus en vue dans ce type de dossiers.Considéré comme un expert de la procédure pénale, capable de faire annuler une décision en raison d’un vice de forme, il s’inquiète de la “stigmatisation” des avocats dans ces dossiers comme s’ils étaient “des narcotrafiquants en robe noire”.”La défense doit continuer d’avoir sa place et d’exercer ses prérogatives sans être accusée d’emboliser le cours de la justice dont elle n’est pas responsable du manque d’effectifs”, martèle-t-il, en regrettant que “certains magistrats, fort heureusement pas tous, préféreraient juger sans être contrariés”.”Certains de nos dossiers sont paralysés par des requêtes en nullité, parfois artificielles, en raison d’effectifs insuffisants pour les traiter à la cour d’appel”, reconnaît un juge qui traite des affaires de grande envergure. “Mais il n’y a pas de problème majeur au quotidien. La +guerre+ entre avocats et magistrats, on en parle depuis 40 ans. Ces tensions ont toujours existé, il ne faut pas les dramatiser”, relativise-t-il.Pour Me Chiche, le métier n’est en tout cas pas plus dangereux qu’avant: “Les délinquants du haut du spectre connaissent le fonctionnement de la justice et les limites du pouvoir d’un avocat”. Pour se préserver des menaces, il ne faut pas “garantir de résultat à son client et lui rappeler que l’avocat est uniquement tenu à une obligation de moyens”, dit-il.Reste que le climat peut freiner certains: “Quand on défend les petites mains du trafic, ça va, mais dès qu’on monte dans la pyramide il y a de telles sommes en jeu qu’il faut absolument obtenir un acquittement pour que ça se passe bien”, témoigne un jeune avocat parisien.”Je ne touche plus aux stups. J’ai pris deux ou trois coups de pression, ça suffit!”.
Des “baveux” menacés en pleine audience, une robe noire qui a arrêté les dossiers “stup” pour retrouver le sommeil, mais d’autres qui dénoncent une “justice d’exception” contre les trafiquants: l’essor du narcotrafic et l’offensive de l’Etat bouleversent le monde des avocats.”Depuis que j’ai arrêté le stup’, je dors mieux”, déclare à l’AFP sous couvert d’anonymat un important avocat parisien qui a préféré renoncer aux affaires de narcotrafic. Ces dossiers lui causaient trop de sueurs froides.”Le simple fait de demander des honoraires se transformait soit en risque pénal soit en tentative d’extorsion de fonds !”, raconte-t-il. De l’aveu de certains avocats, les rapports avec des narcotrafiquants toujours plus puissants sont plus tendus que jamais.L’un d’eux n’est pas près d’oublier les menaces reçues par des avocats lors d’un procès d’assises en région parisienne l’an dernier, après un règlement de comptes à l’arme de guerre. “La loi du silence et celle de la cité concurrençaient celle de la République”, témoigne-t-il, après avoir dû quitter le tribunal discrètement, après la fin des débats, par sécurité.Autre témoignage de la tension qui règne: en décembre, à Lille, lors du procès d’Abdelkader Bouguettaia, l’un des chefs présumés du narcotrafic en France extradé de Dubaï en 2025, la presse a reçu la consigne de ne citer le nom d’aucun magistrat, mais également d’aucun avocat.- Au plus près -Présents au plus près de leurs clients, depuis leur garde à vue jusqu’au verdict, les avocats se retrouvent parfois malgré eux en première ligne dans la “guerre” déclarée par les autorités au narcotrafic.Une loi a été votée, renforçant les moyens de la police et de la justice, et un Parquet national anti-criminalité organisée (Pnaco) a pris ses fonctions début janvier à Paris, se voulant une véritable “force de frappe” au niveau national, selon Vanessa Perrée, qui le dirige.”On se sert de nous pour faire une opération de communication, avec certains qui parlent maintenant de +narcomicides+, de +narco-avocats+ !”, déplore une robe noire, marquée par le parcours du combattant pour voir son client au parloir dans les nouvelles prisons de haute sécurité. Celui-ci lui est amené par des gardiens cagoulés, dont il n’a pas le droit de croiser le regard.D’une façon générale, les moyens déployés face au narcotrafic inquiètent de nombreux avocats, qui redoutent des atteintes aux libertés individuelles et droits de la défense. Parmi les nouveaux outils donnés aux enquêteurs: un “dossier coffre” (procès-verbal distinct pour ne pas divulguer certaines techniques d’enquête aux mis en cause) ou une possibilité d’activer à distance un téléphone pour des écoutes.”Il n’y a pas de dérive, nous nous inscrivons dans l’Etat de droit”, a balayé Vanessa Perrée auprès de l’AFP.”Ce sont des moyens légaux, avec des contrôles, des débats contradictoires, la nécessité de passer devant un juge (…) Alors oui, on a des gardes à vue plus longues, des techniques spéciales d’enquête, mais elles sont à la hauteur des enjeux, des moyens et de la dangerosité” des trafiquants, a-t-elle souligné.- “Sans garantie” – “Le souci, c’est que les trafiquants de stupéfiants ne sont plus des justiciables de droit commun. Ils sont assimilés à des terroristes auxquels on veut appliquer un droit d’exception. Cette dérive légalise la voie vers de possibles excès du côté de la police et de la justice”, dénonce auprès de l’AFP Me Raphaël Chiche, l’un des avocats les plus en vue dans ce type de dossiers.Considéré comme un expert de la procédure pénale, capable de faire annuler une décision en raison d’un vice de forme, il s’inquiète de la “stigmatisation” des avocats dans ces dossiers comme s’ils étaient “des narcotrafiquants en robe noire”.”La défense doit continuer d’avoir sa place et d’exercer ses prérogatives sans être accusée d’emboliser le cours de la justice dont elle n’est pas responsable du manque d’effectifs”, martèle-t-il, en regrettant que “certains magistrats, fort heureusement pas tous, préféreraient juger sans être contrariés”.”Certains de nos dossiers sont paralysés par des requêtes en nullité, parfois artificielles, en raison d’effectifs insuffisants pour les traiter à la cour d’appel”, reconnaît un juge qui traite des affaires de grande envergure. “Mais il n’y a pas de problème majeur au quotidien. La +guerre+ entre avocats et magistrats, on en parle depuis 40 ans. Ces tensions ont toujours existé, il ne faut pas les dramatiser”, relativise-t-il.Pour Me Chiche, le métier n’est en tout cas pas plus dangereux qu’avant: “Les délinquants du haut du spectre connaissent le fonctionnement de la justice et les limites du pouvoir d’un avocat”. Pour se préserver des menaces, il ne faut pas “garantir de résultat à son client et lui rappeler que l’avocat est uniquement tenu à une obligation de moyens”, dit-il.Reste que le climat peut freiner certains: “Quand on défend les petites mains du trafic, ça va, mais dès qu’on monte dans la pyramide il y a de telles sommes en jeu qu’il faut absolument obtenir un acquittement pour que ça se passe bien”, témoigne un jeune avocat parisien.”Je ne touche plus aux stups. J’ai pris deux ou trois coups de pression, ça suffit!”.
