L’énigmatique monsieur Lecornu au pied du mur

Avare de sa parole, le “moine soldat” Sébastien Lecornu va devoir pourtant rompre son voeu de silence à plus ou moins brève échéance pour décider de l’issue d’un budget qui semble avoir peu de chances d’être voté par le Parlement.Le discret voire mutique Premier ministre va-t-il ravaler sa méthode basée sur son grand effacement devant les parlementaires et son renoncement au 49.3 ?Il avait concédé aux socialistes –condition pour qu’ils ne le censurent pas– de ne plus utiliser cette arme constitutionnelle, vue comme un passage en force mais désormais réclamée par plusieurs responsables politiques pour sortir de l’ornière d’un budget menacé d’être rejeté par les députés.Le chef du gouvernement qui, il y a dix ans déjà, quand il avait été élu président du département de l’Eure, vantait son côté “moine soldat” et a fait de la sobriété de sa parole une stratégie de communication –s’exposant presque jamais aux questions de la presse–, a deux objectifs à remplir.Sur fond de crise agricole, qui lui vaut déjà des motions de censure de la France insoumise et du Rassemblement national, il veut “repousser le désordre” pour éviter l’instabilité dans laquelle le pays replongerait s’il était renversé, et en même temps doter la France d’un budget.Or pour l’adoption de ce texte sans vote, il a deux outils à sa main qui l’exposent à une potentielle censure: l’article 49.3 de la Constitution ou les ordonnances, qui permettent à l’exécutif de prendre des mesures sans l’approbation du Parlement.- “Besogneux” – A ce stade, “tout est sur la table”, affirme à l’AFP une source gouvernementale qui promet que, “quel que soit le véhicule ou le contenu” du texte, “tout sera négocié”. La France disposera d’un budget en janvier, assure l’exécutif. Car “un pays qui n’a pas de budget, ce n’est pas une situation de stabilité”, souligne la même source.M. Lecornu a mouillé sa chemise et s’est impliqué dans les débats budgétaires “pas à pas”, dans ce qui s’apparente à une forme de “navigation à vue”, au gré des amendements, selon un conseiller. Ses ministres ont mené un travail d’accompagnement, “de médiation”, suivant les consignes d'”humilité” du premier d’entre eux. “Les Français aiment bien quelqu’un qui ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas”, loue un lointain prédécesseur à Matignon.Ses réparties dans l’hémicycle face à la cheffe de file des députés LFI Mathilde Panot ou à l’allié du RN Eric Ciotti ont été remarquées.Le chef de gouvernement ne dévoile pas pour autant ses intentions. “C’est quelqu’un qui a une conscience de la modestie”, aux dires d’un ministre. Il glisse juste, avant Noël, que “le gouvernement aussi” prendra ses responsabilités.Car sortir du silence pour Sébastien Lecornu, c’est rompre avec une “communication très modeste, très en retrait” qu’il cultive et “incarne même physiquement”, décrypte Philippe Moreau-Chevrolet, professeur en communication à Sciences Po, pointant ses pulls à col V qui lui donnent un “profil d’expert comptable”, “besogneux”, “proche d’un président de conseil de la IVe République”.- “Au bout de l’habileté” -L’intéressé âgé de 39 ans sourit de cette image qu’on lui donne de “jeune vieux” gaulliste, aperçu le week-end à Vernon (Eure) où habitent ses parents, avec un cabas de poireaux à la main, selon des photos publiées par Paris Match. Cet ancien sénateur de droite avoue aussi une passion pour le jardinage, son “petit côté écolo”.Fidèle d’Emmanuel Macron, qui lui fait toute confiance, il s’exprimera “au moment où il le jugera utile”, selon la source gouvernementale. Combien de temps gardera-t-il le silence ? S’il refuse de se dédire sur le 49.3, il pourrait laisser les députés aller au bout de leurs débats jusqu’à rejeter le budget avant de prendre des ordonnances. Mais sur quel texte ? Le président LFI de la commission des Finances Eric Coquerel fait remarquer que le budget de la Sécurité sociale, adopté de justesse grâce à la suspension de l’emblématique réforme des retraites, a eu des incidences sur le budget de l’Etat, qui ne peut donc pas être la copie initiale. “On est au bout de l’habileté du Premier ministre”, estime le président LR des Hauts-de-France Xavier Bertrand. “Là maintenant clairement, il nous faut un budget”.